Introduction

Avant Judit Polgár, avant les grandes stars contemporaines des échecs féminins, une joueuse géorgienne avait déjà commencé à bouleverser les frontières du jeu.

Son nom : Nona Gaprindashvili.

Championne du monde de 1962 à 1978, elle a dominé les échecs féminins pendant seize ans. Mais son véritable impact se situe peut-être ailleurs : elle a choisi de se mesurer régulièrement à des joueurs masculins dans une époque où cette démarche restait exceptionnelle.

En 1978, elle devient la première femme de l'histoire à recevoir le titre de grand maître international de la FIDE. Une première qui dépasse largement le symbole : Gaprindashvili venait de démontrer qu'une joueuse pouvait s'imposer dans les mêmes compétitions que les meilleurs joueurs de son époque.

Et son histoire ne s'arrête pas là.

En 2026, à l'occasion de son 85e anniversaire, la Géorgie lui a encore rendu hommage au plus haut niveau national. Son nom est également associé au trophée remis à la meilleure nation combinant les résultats des compétitions open et féminines aux Olympiades d'échecs.

Qui était réellement Nona Gaprindashvili ? Et pourquoi son parcours reste-t-il essentiel pour comprendre l'histoire des échecs ?


Nona Gaprindashvili : une enfance géorgienne et un talent précoce

Nona Gaprindashvili naît le 3 mai 1941 à Zougdidi, en Géorgie, alors intégrée à l'Union soviétique.

Elle découvre les échecs à seulement cinq ans. Ses premiers adversaires sont ses frères, qui lui apprennent les règles du jeu. À douze ans, elle part à Tbilissi pour poursuivre son apprentissage auprès de l'entraîneur Vakhtang Karseladze.

La progression est rapide.

À quinze ans, elle remporte les championnats de Tbilissi et de Géorgie. Quelques années plus tard, elle entre dans le circuit international.

Ce parcours est important parce qu'il se déroule dans une Géorgie soviétique où les échecs vont progressivement devenir une véritable culture sportive.

Et Gaprindashvili va largement contribuer à cette transformation.


1962 : Nona Gaprindashvili devient championne du monde

Une victoire décisive contre Elisaveta Bykova

En 1961, Gaprindashvili remporte le tournoi des candidates, compétition qui désigne la challenger pour le championnat du monde féminin.

Elle n'a alors que 20 ans.

L'année suivante, elle affronte la championne du monde en titre, Elisaveta Bykova, à Moscou.

Le résultat est spectaculaire : Gaprindashvili remporte le match avec 7 victoires, aucune défaite et 4 parties nulles, soit un score de 9-2.

À 21 ans, elle devient la cinquième championne du monde féminine de l'histoire.

Ce titre va définir les seize années suivantes de sa carrière.


Une championne du monde pendant seize ans

De 1962 à 1978, Nona Gaprindashvili conserve le titre mondial.

Mais elle ne se contente pas de le conserver : elle doit régulièrement défendre sa couronne contre les meilleures joueuses de la planète.

Quatre défenses victorieuses

Elle affronte Alla Kushnir à trois reprises :

  • 1965 ;
  • 1969 ;
  • 1972

Elle défend ensuite son titre contre une autre joueuse géorgienne, Nana Alexandria, en 1975.

Cette période fait de Gaprindashvili la référence absolue des échecs féminins.

Elle remporte finalement cinq titres mondiaux, en 1962, 1965, 1969, 1972 et 1975.

Son règne prend fin en 1978.

Et là encore, l'histoire est remarquable.


1978 : une nouvelle championne géorgienne lui succède

En 1978, Gaprindashvili affronte Maia Chiburdanidze.

La challenger n'a que 17 ans.

Le match se déroule à Tbilissi et Chiburdanidze finit par s'imposer sur le score de 13-11, avec quatre victoires contre deux pour Gaprindashvili et neuf nulles.

Le passage de témoin est symbolique.

Une championne géorgienne transmet son titre à une autre championne géorgienne.

Chiburdanidze deviendra elle-même une figure majeure des échecs mondiaux et conservera le titre jusqu'en 1991.

Cette succession contribue à expliquer ce que l'on a parfois appelé le « phénomène géorgien » : pendant plusieurs décennies, la Géorgie produit une succession exceptionnelle de grandes joueuses, parmi lesquelles Gaprindashvili, Chiburdanidze, Nana Alexandria et Nana Iosseliani.


Nona Gaprindashvili, la femme qui a affronté les hommes

C'est probablement ici que son histoire devient véritablement révolutionnaire.

À une époque où les compétitions féminines et masculines sont largement séparées, Gaprindashvili participe régulièrement à des tournois ouverts.

Elle ne cherche donc pas uniquement à être la meilleure joueuse.

Elle veut aussi mesurer son niveau face aux meilleurs joueurs.

Une présence régulière dans les tournois mixtes

Gaprindashvili obtient plusieurs résultats remarquables dans des compétitions ouvertes aux hommes.

En 1963-1964, elle remporte notamment le tournoi Challengers de Hastings. En 1977, elle partage la première place du prestigieux tournoi international de Lone Pine, aux États-Unis.

À Lone Pine, elle partage la première place avec Yuri Balashov, Oscar Panno et Dragutin Šahović.

Elle bat notamment plusieurs grands maîtres au cours du tournoi. La FIDE souligne que cette performance joue un rôle déterminant dans l'obtention de son titre de grand maître.

C'est un moment historique.


1978 : première femme grand maître international

Aujourd'hui, le titre de grand maître international est parfaitement familier.

À l'époque, son attribution à une femme constitue un événement majeur.

En 1978, Nona Gaprindashvili devient la première femme à recevoir le titre de grand maître international de la FIDE.

Il faut bien distinguer ce titre du titre de grand maître féminin, créé pour les joueuses.

Le titre de grand maître international est un titre mixte.

Autrement dit, Gaprindashvili ne devient pas simplement « grand maître chez les femmes ».

Elle entre dans la même catégorie de titre que les joueurs masculins.

C'est précisément ce qui donne à son exploit une portée historique.


Son style : agressif, direct et ambitieux

La FIDE décrit Gaprindashvili comme une joueuse au style ingénieux et agressif.

Ce caractère offensif correspond également à son ambition sportive.

Son parcours suggère une philosophie simple : ne pas accepter que la séparation entre échecs masculins et féminins définisse les limites de ce qu'une joueuse peut accomplir.

Elle cherche les adversaires les plus forts et les tournois les plus exigeants.

Cette démarche contribue à modifier progressivement le regard porté sur les joueuses.


Un palmarès exceptionnel aux Olympiades

Les Olympiades d'échecs constituent un autre chapitre majeur de sa carrière.

Gaprindashvili participe à 11 Olympiades pour l'Union soviétique entre 1963 et 1990, puis représente la Géorgie en 1992.

OlimpBase recense :

StatistiqueRésultatOlympiades11 pour l'URSSParties119Victoires91Nulles24Défaites4Score86,6 %

Le bilan est impressionnant : seulement quatre défaites en 119 parties olympiques pour l'équipe soviétique.

OlimpBase lui attribue également 10 médailles d'or par équipes et 1 médaille d'argent dans ces participations soviétiques.

La FIDE indique de son côté qu'elle a remporté 11 médailles d'or olympiques, en comptant sa carrière soviétique et sa participation avec la Géorgie.

Cette différence apparente vient du périmètre de comptabilisation des médailles. Pour éviter toute ambiguïté, il est donc préférable de distinguer les participations soviétiques et géorgiennes.


Après le championnat du monde : Gaprindashvili continue à jouer

Perdre son titre mondial en 1978 ne signifie pas la fin de sa carrière.

Au contraire.

Gaprindashvili reste pendant de nombreuses années une joueuse de très haut niveau.

Elle remporte notamment à cinq reprises le championnat d'URSS féminin, en 1964, 1973, 1981, 1983 et 1985.

Cette longévité est essentielle pour comprendre son importance.

Elle n'est pas seulement une ancienne championne du monde.

Elle reste une compétitrice longtemps après avoir perdu son titre.


Une nouvelle carrière dans les échecs vétérans

Le temps ne l'éloigne pas de l'échiquier.

Gaprindashvili participe aux compétitions réservées aux seniors et continue d'y obtenir des résultats remarquables.

Elle remporte notamment le championnat du monde féminin senior en 1995 et 2009, puis plusieurs titres dans les catégories d'âge après la réorganisation de ces championnats. Chess.com indique notamment qu'elle remporte le championnat du monde féminin des plus de 65 ans en 2022, à l'âge de 81 ans.

Cette longévité est l'une des caractéristiques les plus impressionnantes de son parcours.

Son histoire ne se résume donc pas à une période dorée entre 1962 et 1978.

Elle traverse plusieurs générations d'échecs.


Nona Gaprindashvili et « Le Jeu de la dame »

Le grand public occidental a redécouvert son nom grâce à la série The Queen's Gambit, diffusée par Netflix.

Mais cette apparition a provoqué une controverse.

Dans la série, un commentateur affirme que Gaprindashvili est la championne du monde féminine mais qu'elle n'a jamais affronté d'hommes.

Cette affirmation était factuellement contestée.

Gaprindashvili engage alors une action en justice contre Netflix, estimant que la représentation de son parcours était diffamatoire. Selon les informations rapportées au moment du règlement, elle soutenait notamment avoir affronté de nombreux joueurs masculins avant la période représentée dans la série.

L'affaire se termine en septembre 2022 par un accord entre les parties, sans que les détails financiers du règlement soient rendus publics.

Ce paradoxe est intéressant.

Une série de fiction a permis à une nouvelle génération de découvrir le nom de Nona Gaprindashvili, mais une scène de cette même série a également rappelé pourquoi son véritable parcours historique mérite d'être connu.


Pourquoi Nona Gaprindashvili reste-t-elle importante en 2026 ?

Il serait facile de considérer Gaprindashvili comme une championne appartenant à une autre époque.

Ce serait une erreur.

En juin 2026, la Géorgie lui a décerné son plus haut honneur national dans le domaine sportif, lors d'une cérémonie organisée à Tbilissi pour son 85e anniversaire. Gaprindashvili était elle-même présente lors de la cérémonie.

Son nom reste également attaché au trophée Gaprindashvili, remis aux Olympiades à la nation obtenant les meilleurs résultats combinés dans les compétitions open et féminines.

L'édition 2026 des Olympiades à Samarcande en a fourni une illustration récente : l'Inde a conservé le trophée pour la troisième édition consécutive.

Plus de soixante ans après son titre mondial, le nom de Gaprindashvili est donc toujours inscrit dans les grandes compétitions internationales.


Ce que l'histoire de Nona Gaprindashvili raconte vraiment

Le plus intéressant dans son parcours n'est peut-être pas son nombre de titres.

C'est le changement de perspective qu'elle a contribué à provoquer.

Elle a déplacé les frontières

Avant elle, une joueuse pouvait être considérée comme exceptionnelle dans le domaine des échecs féminins.

Gaprindashvili a contribué à poser une autre question :

Pourquoi faudrait-il limiter une joueuse aux compétitions féminines ?

Ses participations aux tournois ouverts ont apporté une réponse concrète.

Elle a ouvert la voie

Après Gaprindashvili, d'autres joueuses ont continué à participer à des compétitions mixtes et à rechercher les titres les plus élevés.

Maia Chiburdanidze lui succède comme championne du monde.

Plus tard, Judit Polgár ira encore plus loin en s'imposant au plus haut niveau des échecs mixtes.

Il serait évidemment excessif d'attribuer directement les carrières de ces joueuses à Gaprindashvili.

Mais son parcours appartient incontestablement à l'histoire de cette évolution.



Qui est Nona Gaprindashvili ?

Nona Gaprindashvili est une joueuse d'échecs géorgienne, née en 1941 à Zougdidi. Elle a été championne du monde féminine de 1962 à 1978 et la première femme à recevoir le titre de grand maître international de la FIDE.

Combien de fois Nona Gaprindashvili a-t-elle été championne du monde ?

Elle a remporté cinq fois le championnat du monde féminin, en 1962, 1965, 1969, 1972 et 1975. Elle a conservé le titre pendant seize ans.

Quand Nona Gaprindashvili est-elle devenue grand maître ?

Elle a reçu le titre de grand maître international en 1978, devenant la première femme de l'histoire à obtenir ce titre.

Nona Gaprindashvili a-t-elle vraiment affronté des hommes ?

Oui. Elle a participé à de nombreux tournois ouverts et obtenu plusieurs résultats importants contre des joueurs masculins. Sa performance à Lone Pine en 1977, où elle partage la première place, est notamment l'un des faits marquants de sa carrière.

Nona Gaprindashvili apparaît-elle dans The Queen's Gambit ?

Son nom est mentionné dans la série Netflix The Queen's Gambit. Une scène affirmait qu'elle n'avait jamais affronté d'hommes, ce qui a conduit Gaprindashvili à poursuivre Netflix. Le litige a finalement été réglé en 2022.

Quel est le lien entre Nona Gaprindashvili et Maia Chiburdanidze ?

Maia Chiburdanidze est une autre grande joueuse géorgienne. En 1978, alors âgée de 17 ans, elle bat Gaprindashvili et devient la nouvelle championne du monde féminine.

Pourquoi le nom de Gaprindashvili est-il encore présent aux Olympiades ?

La FIDE a donné son nom à un trophée attribué à la meilleure nation sur l'ensemble des compétitions open et féminines des Olympiades. Ce trophée est toujours disputé en 2026.


Conclusion

Nona Gaprindashvili n'est pas seulement une ancienne championne du monde.

Elle représente un moment charnière de l'histoire des échecs.

En devenant championne du monde à 21 ans, en conservant son titre pendant seize ans, puis en devenant en 1978 la première femme grand maître international, elle a contribué à repousser les limites traditionnellement assignées aux joueuses.

Mais son héritage ne tient pas uniquement aux titres.

Il réside aussi dans son choix de jouer dans des compétitions ouvertes, face aux meilleurs adversaires disponibles. Dans sa longévité. Dans ses résultats olympiques. Et dans la génération de joueuses géorgiennes qui a contribué à faire de cette petite nation une puissance majeure des échecs féminins.

En 2026, alors que son nom est encore associé aux Olympiades et qu'elle vient d'être honorée pour son 85e anniversaire, le parcours de Gaprindashvili rappelle une chose essentielle : dans les échecs, les frontières que l'on croit définitives peuvent finir par devenir de simples lignes sur un échiquier.